L'Intelligence Artificielle (IA) au cabinet dentaire : vraiment utile ?

Mis à jour : avr. 14



Terme très en vogue et parfois dévoyé, le concept d'Intelligence Artificielle (IA) s'invite immanquablement dans les discussions lorsqu'il s'agit d'évoquer l'Avenir avec un grand A. Tous les domaines sont concernés, le secteur de la santé et plus particulièrement celui des soins dentaires n'y échappent pas. Mais de quoi parlons-nous exactement ? Et pour quelles applications concrètes dans un cabinet dentaire ? C'est ce que nous allons essayer d'entrevoir dans cet article.


L'intelligence Artificielle, la vrai.


Commençons par une définition de l'IA :

"Ensemble de théories et de techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l'intelligence humaine" - Larousse Encyclopédie

L'Intelligence Artificielle trouve ses premières traces dès les années 1950, suivant la célèbre expérience de pensée du mathématicien Alan Turing, qui définit une machine étant capable de se faire passer pour un humain. Aujourd'hui, le concept d'IA apparait indissociable des sciences de l'informatique. Pour en parfaire la définition et avant d'en détailler les possibles applications, prenons le temps d'aborder brièvement deux notions clefs :


  • Le Machine Learning (apprentissage automatique) désigne la capacité de l'ordinateur à apprendre par lui-même et à se constituer un modèle de résultat prédictif en réponse aux données qui lui sont présentées (exemples : chatbot ou dialogueur à destination du patient, diagnostic médical, pronostic).


  • Le Deep Learning (apprentissage profond) qualifie les algorithmes traitant des données non structurées telles que des images ou du son, au travers d'une architecture logicielle dite en réseaux de neurones ( exemple : reconnaissance de lésions sur un cliché radiographique). Cette approche demande une grande capacité de calcul.


Précisons enfin que l'IA est parfois désignée à tort pour parler d'algorithmes décisionnels ne relevant pas des mécanismes définis ci-dessus (exemple : vérificateur logiciel de contre-indication aux médicaments, diagnostic par élimination en arbre, etc).


L'émergence d'un procédé ou d'une technologie nouvelle se cherche habituellement des applications dans un spectre très large, trop large, si bien que ne subsistent finalement que les utilisations réellement utiles ou lucratives. A titre personnel, je ne serais pas étonné de voir disparaitre certains des projets détaillés dans le paragraphe suivant.


Pour le praticien, les vrais questions seraient :

  • Quels problèmes l'IA peut-elle résoudre au cabinet dentaire ?

  • Quelles avancées notables l'IA peut-elle offrir dans la prise en charge des patients ?


Enfin, l'intelligence Artificielle représente un potentiel grandissant au sein de la recherche et de l'analyse massive des données. Cet aspect rejoins la formation des praticiens et les méthodes d'enseignement, qui pourrait s'appuyer sur des solutions matérielles innovantes telles que les lunettes de Réalité Augmentée. Ce sujet sera abordé dans un autre article ; restons-en aujourd'hui aux applications utilisables par le praticien.


Quelles applications concrètes en santé ?


L'IA peut améliorer la planification des traitements

Imagerie

La lecture des radiographies et de l'imagerie 3D figure parmi les avancées les prometteuses.

"Seulement 3 minutes sont nécessaires à Diagnocat pour identifier les principales aires anatomiques et les classifier selon 122 caractéristiques" (Traduction)

Séduisant ? Telle est la promesse de Diagnocat aux cabinets dentaires, jeune entreprise développant des solutions logicielles basées sur l'IA.


Plusieurs fonctionnalités sont envisagées en implantologie, endodontie et omni-pratique :

  • Rapport d'imagerie automatique (détection des restauration et des prothèses, signalement des lésions et anomalies potentielles).

  • Faciliter le suivi des lésions dans le dossier patient.

  • Détermination automatique des section 3D pour chaque dent (CBCT) par rapport à la vue panoramique.

  • Proposition de plan de traitement, en tenant aussi compte des données cliniques.


Développé par la société californienne Pearl, Second Opinion vise le même objectif en vous donnant un avis non-humain sur vos clichés radiographiques. Cerise sur le gâteau, le programme continue de se perfectionner au fil du temps en suivant le retour de vos propres diagnostics.

Dans un registre similaire, Pearl propose dans sa suite logicielle la determination automatique des marges cervicales sur vos empreintes numériques grâce à son IA-

-faite-maison. Bien que la solution soit pensée pour les laboratoires de prothèse initialement, on pourrait imaginer une implémentation similaire dans un cabinet équipé pour le flux numérique direct "tout au fauteuil. Un gain de temps appréciable dans la chaine de réalisation : empreinte numérique, traitement CFAO, usinage et pose de la prothèse.


Chatbot et relation humaines


Le chatbot - ou dialogueur en français - couplée à une intelligence artificielle capable de s'orienter vers un diagnostic ou une recommandation prédictive, présenterait-t-il un interêt notable ?


L'exploitation des messageries pourrait peut-elle trouver un interêt dans la relation patient / praticien ?

Avril 2020 - Le gouvernement Français, avec la participation de Facebook et WhatsApp, met rapidement en place un chatbot officiel à destination des citoyens pour le partage d'informations et de recommandations concernant le Covid-19.

Il ne s'agit pas ici d'une authentique Intelligence Artificielle. Néanmoins cet exemple illustre l'utilité d'un chatbot d'information, à l'heure où plus des 3/4 des français disposent d'un smartphone.


Le projet Anamnèse, issu de "la rencontre entre un étudiant en médecine, un spécialiste de l'Intelligence Artificielle (IA), et un expert du digital", montre des ambitions encourageantes dans le domaine de la santé et des dialogueurs automatiques intelligents. Piste diagnostique, orientation des urgences, conseil et accompagnement post-opératoire, suivi selon les protocoles décidés par le soignant : de nombreuses possibilités sont envisageables.


Cet exemple n'est pas le seul et de nombreuses équipes travaillent à l'élaboration de chatbots dédiés au médical. Anamnèse résistera-t-il à la force de frappe des géants de la tech ?

"Bonjour, je m'appelle Sarah. Bienvenue au cabinet dentaire du Dr Trucmuche, que puis-je faire pour vous ?"

Google présentait en 2018 son assistant vocal et faisais la démonstration de sa capacité à planifier des rendez-vous en interagissant directement à son interlocuteur humain.

Rassurez votre secrétaire ou votre assistante : il n'existe pas à ce jour à ma connaissance d'assistant vocal capable de tenir l'agenda d'un cabinet dentaire.


Mais pour combien de temps encore ? Bola AI, jeune entreprise américaine dont la cible sont les éditeurs de logiciels de gestion pour cabinets dentaires, nous promet une IA vocale capable de vous assister pendant les soins : relevé parodontal, notation du plan de traitement, prise de rendez-vous, rédaction des courriers, navigation dans le dossier patient.

Bien que le chemin soit encore long avant l'implémentation réelle de ce genre de solution, le champs des possibles demeure large et laisse songeur.


La robotisation

Poussons notre réflexion un peu plus loin et demandons-nous ce que la robotique couplée à l'IA pourrait nous offrir au fauteuil. Notons qu'un robot chirurgien n'a pas pour irrémédiable nécessité d'être doté d'Intelligence Artificielle, mais que la synergie des deux ouvre de nombreuses perspectives de développement et de programmation d'une part, via l'apprentissage automatique et le deep learning, et par sa capacité d'autre-part à savoir réagir en fonction d'un environnement inconnu jusqu'alors (la bouche du patient) pour agir en toute sécurité.


Le robot chirurgien-dentiste existe, oui. Il sait timidement poser des implants mais ne sait pas extraire de dent ni réaliser de détartrage, et encore moins parler au patient pour le moment. En effet, la recherche et les prototypes les plus aboutis à ce jour se portent essentiellement sur la chirurgie implantaire. En 2017, une équipe chinoise faisait poser le premier implant dentaire par un robot dans un cabinet de Xian (Province de Shaanxi), développé à l'Université de Beihang à Pékin.



Nos chers amis américains n'en demeurent pas en reste, avec Yomi (conçu par Neocis), robot de guidage chirurgical. Moins impressionnant et non-autonome, ce type d'assistance semblerait-il à priori plus facilement acceptable pour le patient ? Subir un acte chirurgical n'est pas anodin ; encore moins lorsque celui-ci est réalisé par un robot.



Le succès réel de ces véritables prouesses technologiques reposera sur leur capacité à s'inclure efficacement dans le parcours de soin et le déroulement de la prise en charge du patient. Quelle serait l'utilité d'une telle machine si elle ne sait pas analyser le parodonte cliniquement ? Déterminer le souhait du patient, lui expliquer un plan de traitement ? Le rassurer ? Comment amortir le coût du robot si ce dernier ne sait que poser des implants simples ? Plusieurs freins à l'adoption demeureront malgré leur fonction d'assistance et de réalisation chirurgicale prometteuse.


Peut-on parler de révolution ?


Rappelons que les utilisations évoquées ne concernent ici que les soins dentaires au cabinet ; il y a tellement de choses à dire sur la recherche et l'enseignement que ces thèmes peuvent faire l'objet d'un papier distinct. Ainsi, devant l'horizon des nombreuses utilisations évoquées, l'Intelligence Artificielle semble déployer des fonctionnalités susceptibles de bouleverser profondément le quotidien du chirurgien-dentiste.


L'anesthésie dentaire locale, apparue au début du XXème siècle et dont la mise en application régulière n'a commencé qu'après les années 1950, peut être considérée comme un véritable basculement dans la pratique dentaire. En 1958, la turbine électrique de John Borden, capable de tourner jusqu'à 300 000 tours/minutes, ouvre la voie à une toute autre façon d'aborder les soins. L'Intelligence Artificielle, dont les premiers balbutiements se font pressentir à partir des années 2010 pour l'odontologie, représente également une opportunité radicale de modifier la manière dont le praticien exerce au quotidien.


Une telle projection se heurte cependant à la réalité financière des coûts de conception de tels systèmes ; et se posera légitimement la question du rapport Coût / Bénéfice.

L'essayiste Dr. Laurent Alexandre, chirurgien-urologue et neurobiologiste spécialiste des NBIC*, déclarait récemment : "D’ici une vingtaine d’années, le chirurgien-dentiste sera aux ordres de systèmes experts, de la même manière que les assistants dentaires d’aujourd’hui sont subordonnés aux dentistes."


*NBIC = désigne le champ multidisciplinaire des Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives.


Ressources : https://www.oralhealthgroup.com/features/artificial-intelligence-and-deep-learning-in-dental-radiology-a-way-forward-in-point-of-care-radiology/

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